En 2024, l’assurance dommages aux biens des professionnels (la couverture des locaux, du matériel et de l’activité des entreprises) a représenté 9,4 milliards d’euros de primes en France, pour 6,9 milliards d’euros de sinistres payés et provisionnés. Les sinistres graves quant à eux ont connu une hausse de 13,8 % du nombre de dossiers dépassant 2 millions d’euros.
Le message de France Assureurs est clair : en assurance dommages des entreprises, la rentabilité technique n’est jamais acquise. Si le marché encaisse de plein fouet la hausse de fréquence des gros sinistres climatiques, un autre danger progresse en silence : la dérive silencieuse et invisible des risques qui dorment dans nos portefeuilles.
Le problème découle d’un conflit d’horizons. Nous continuons d’appliquer des méthodes de pilotage annuelles à des expositions à durée, voire duration, longues et mouvantes. Chaque exercice, on analyse la sinistralité passée pour ajuster les règles de souscription, revoir les grilles tarifaires et préparer la campagne de renouvellement. Pourtant, l’essentiel du risque vit et s’aggrave au-dessous de la surface.
Ce que l’on constate : ne prendre en compte que la partie émergée de l’iceberg peut coûter cher.
Le fondamental métier : peu de contacts, peu d’audits, une exposition qui dérive
Un contrat d’assurance IARD Entreprise (multirisque professionnelle, risque industriel, responsabilité civile, garantie décennale) est un objet complexe. Face à cette technicité, l’assuré, qu’il soit artisan, commerçant, ou dirigeant de PME, consacre peu de temps à ses polices. Il souscrit à un moment donné sans y revenir.
Dès la souscription, la pression concurrentielle et l’exigence de réactivité imposées aux intermédiaires peuvent engendrer des écarts entre risque réel et risque assuré. Ce biais initial est ensuite renforcé par la distance qui s’établit entre l’assuré et l’assureur : les points de contact restent rares, limitant les occasions de réévaluer le risque et d’ajuster les garanties. Bien souvent, l’assureur n’en redécouvre la réalité qu’au moment du sinistre.
Pour autant, l’assureur est garant de tout contrat en portefeuille. Cela inclut sa perte attendue (ndlr: Expected Loss), soit le coût moyen des sinistres qu’il peut statistiquement anticiper sur ce profil et cela vaut sur tous les contrats, notamment ceux tacitement reconduits, soit 70-80% des polices.
Là est le problème : à laisser les risques dériver sans visibilité, un cercle vicieux s’instaure :
- Les bons risques partent, attirés par des offres concurrentes plus agressives.
- Les risques dégradés ou mal souscrits restent. Leur profil est décalé ou s’est détérioré, mais leur prime n’a pas suivi : ils conservent un avantage tarifaire déconnecté de leur réalité.
Adresser cette dérive silencieuse nécessite de changer notre regard.
L’illusion du S/P : ce que la lecture annuelle ne montre pas
Le ratio S/P rapporte les sinistres survenus une année donnée aux primes encaissées la même année. C’est évidemment un repère utile pour le reporting. En revanche, il ne dit rien de la trajectoire future des engagements, en particulier sur les branches à déroulement long. Certes les actuaires étudient la sinistralité par cohorte pour ajuster leurs provisions mais le problème subsiste : nous menons les analyses qu’à partir des sinistres survenus, sans égard pour les risques dormants et aggravés.
Notre conviction est qu’on ne peut maîtriser son risque sur le long terme sans analyser la qualité de la Souscription du portefeuille et adapter les provisions techniques correspondantes. Cela implique de changer nos outils et métriques de diagnostic.
A la manière d’un indicateur “Valeur Vie Client” ou “Customer Lifetime Value”, l’assurance a besoin d’une vision dynamique de la valeur technique d’une génération de contrats sur toute sa durée de vie, et non sur le seul exercice en cours. Sans cela, nous continuerons d’opérer de manière réactive, avec un déficit de visibilité.
En effet, les indicateurs de pilotage usuels n’éclairent que la partie émergée de l’iceberg : les sinistres déjà survenus, déjà connus. La masse immergée, elle, reste hors champ : les risques qui ont dérivé sans qu’on le sache, et les sinistres encore à venir sur des contrats que l’assureur continue de garantir.
L’assurance est un marché de stock : la durée de vie du contrat et ses inconnus
Cet angle mort est d’autant plus préoccupant que les risques sont structurellement aussi mouvants que notre économie.
Imaginer qu’un risque reste stable sur toute la durée d’une exposition est au mieux illusoire, et pourtant la tarification réellement appliquée suit généralement ce principe. Des événements surviennent inlassablement, invisibles aux systèmes de gestion : un changement d’activité dans les locaux, une hausse de chiffre d’affaires non déclarée, l’ajout d’une activité de construction passée sous silence.
Ces inconnues sont la conséquence mécanique d’un contrat qui vit sans jamais être regardé techniquement. Un risque correctement souscrit au départ peut se transformer en bombe à retardement technique, sans qu’aucun indicateur annuel ne permette de l’anticiper et donc de le couvrir.
Plus la durée résiduelle du contrat et les engagements sont longs (comme en décennale, où l’engagement court sur dix ans), plus la probabilité qu’un écart apparaisse est élevée, et plus son impact financier est lourd.
Redéfinir la « valeur d’évitement »
Identifier et assainir un contrat aggravé ne se mesure pas à l’économie d’une année de prime. C’est une optimisation de la marge technique sur plusieurs années, obtenue en effaçant une charge future attendue.
Si on considère que le risque attritionnel est peu impacté, la majorité du gain d’évitement se comprend à partir de trois grandeurs simples :
- la probabilité, chaque année, qu’un sinistre grave touche le profil concerné ;
- le coût moyen estimé d’un tel sinistre ;
- la durée résiduelle pendant laquelle le contrat aurait continué d’exposer l’assureur.
Imaginons un sinistre grave dépassant 500k euros, sur un contrat qui a encore cinq ans à courir.
Sur un profil sain, la probabilité que ce sinistre survienne est très faible (inférieure à 0,03% chaque année). Admettons qu’elle soit 20-30 fois plus élevée sur un profil fortement aggravé, soit près de 3% de fréquence d’occurrence cumulée sur ces cinq années.
L’espérance de perte liée aux seuls sinistres majeurs s’établit ainsi à environ 15 000 € pour ce contrat, face à une prime de quelques milliers d’euros devant par ailleurs couvrir la sinistralité de fréquence
Le contrat reste tarifé comme un risque ordinaire, alors qu’il ne l’est plus. C’est ce déséquilibre que l’on efface en l’assainissant (résiliations, prévention, modification des garanties, clauses etc).
Trois exemples fréquents pour illustrer ce propos :
- L’arrêté de péril non signalé : Un immeuble fait l’objet d’un arrêté de péril. Bien que l’aggravation soit publique et administrative, l’information ne remonte pas à l’assureur. Résultat : le risque d’effondrement n’est pas anticipé.
- La divergence d’activité : Un restaurant se transforme en bar de nuit ou en discothèque sans déclaration de l’assuré. L’activité réelle — et donc l’exposition aux risques d’incendie et de Responsabilité Civile — n’a plus aucun rapport avec le contrat d’origine.
- Le défaut de classification : Une recyclerie est assurée sous le code « bureaux » au motif qu’elle abrite des équipes administratives, alors que les locaux sont en réalité cernés par des machines industrielles et des stocks de déchets à fort potentiel calorifique.
(Vous en trouverez d’autres ici)
Certes, le Code des assurances protège en théorie l’assureur lorsqu’un assuré n’a pas déclaré une situation ou un changement. Toutefois, actionner cette protection au moment du sinistre ouvre une boîte de Pandore. Déclencher une règle proportionnelle, une déchéance de garantie ou une nullité du contrat fait basculer le dossier du terrain technique au terrain judiciaire. Le prix est lourd : des années de procédure, des frais de gestion qui s’envolent, et une relation client et une image de marque détruites sur le coup.
La valeur d’évitement consiste précisément à anticiper ce coût global avant que le sinistre ne survienne au bénéfice de l’assureur et de l’assuré également.
Pour l’estimer, une étape est incontournable : mesurer la qualité technique et de Souscription du portefeuille (au global, par génération, par région, par intermédiaire). C’est le seul moyen de projeter la sur-sinistralité que ce décalage va produire. La réponse consiste ensuite à concentrer l’effort de conseil et de resouscription sur les segments qui ont le plus dérivé, en y recréant du lien : revisiter les risques, prévenir les sinistres, sécuriser le portefeuille.
Une vision patrimoniale du risque
On ne pilote et on n’améliore que ce que l’on mesure. Le ratio S/P ou le CoR annuels sont des indicateurs de court terme et passifs, structurellement incomplets pour une activité où chaque contrat continue de vivre pendant plusieurs années.
Il ne s’agit pas d’abandonner les indicateurs comptables, mais de les compléter par une lecture patrimoniale et prédictive, plus stable, considérant le portefeuille comme un être vivant et un actif dont on protège la valeur dans le temps. C’est la condition pour réconcilier enfin le pilotage commercial de la souscription avec la réalité de long terme des engagements de l’assureur.
Vous l’aurez compris, les indicateurs actuels ne détectent pas les sinistres futurs cachés, qui sont pourtant les plus coûteux. Comme réanalyser chaque contrat, chaque année, prend trop de temps et d’énergie aux experts souscripteurs et préventeurs qui sont mobilisés sur le flux entrant, il faut cibler les priorités tout en réconciliant croissance et rentabilité du portefeuille.
C’est là qu’intervient l’IA de Continuity :
- Prioriser l’humain : L’objectif n’est pas d’automatiser la souscription ou la resouscription, mais de guider les souscripteurs vers les affaires et les contrats qui demandent une action urgente et importante. Un bon contrat en portefeuille vaut autant qu’une affaire nouvelle bien souscrite.
- Anticiper les risques : En croisant les règles de souscription, les données internes Connaissance Client, Sinistralités et des informations externes, l’IA peut repérer les anomalies et les futurs sinistres probables avant qu’ils n’arrivent.
- Optimiser le portefeuille : Ce diagnostic permet de voir la sinistralité future « réelle » et d’agir efficacement pour la prévenir ou la couvrir, là où cela en vaut vraiment la peine .
À votre disposition pour en discuter !
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Thibaut Le Mons est Head of Customer Success chez Continuity, plateforme de monitoring continu des portefeuilles IARD en lignes commerciales. Diplômé de Centrale Lyon et de l’ISFA (économétrie et gestion des risques), il a précédemment exercé en stratégie chez Groupama et en conseil chez ARES & COMPANY ainsi que Mazars en qualité d’auditeur financier.